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HISTOIRES D'AMOUR
 
 

Au bout de la vallée calcinée



Le mal d’elle me prenait. Un mois déjà que je n’avais plus de nouvelles d’elle et le monde m’apparaissait trop petit. Un rien m’oppressait. Je n’avais plus d’intérêt à mon travail. Mon avenir m’apparaissait bien terne. La seule par qui je vivais ne venait plus me ravir de sa voix. A sa place, il y avait des appels anonymes, mais pas une seule parole, quand je répondais, cela raccrochait à l’autre bout pas immédiatement mais au bout de quelques secondes.

Mais enfin, une lettre arriva. Bien que son écriture semblât hésitante, je la reconnaissais. Elle me demandait sa pension mensuelle. Les mois passaient et se ressemblaient et toujours en début de mois, une lettre avec seulement quelques mots, des généralités bien étouffantes mais jamais plus, je n’entendis sa voix ailleurs que sur le magnétophone où je l’avais enregistrée du temps où elle m’aimait. Je préférais beaucoup le temps où nous avions des dialogues, où elle me racontait sa vie, ses coups de folie, ses ardeurs amoureuses, ses sorties à la plage, sa tournée des bars, les hommes qu’elle ramenait chez elle, celui qu’elle choisissait pour coucher, le monde des paumés de la vie qu’elle côtoyait.

Conformément à ses prescriptions, je lui faisais toujours parvenir la somme due à l’adresse habituelle. Le manège continua des années. Les appels anonymes bien que beaucoup plus rares s’étaient poursuivis. Plus loin encore dans le temps, j’entendis la voix d’Eraya au téléphone. Elle m’apprit qu’elle allait se marier, qu’elle avait eu honte de m’exploiter toutes ces années durant en usurpant l’écriture de son amie. Elle m’expliqua que cinq ans auparavant, ma dulcinée était montée à bord d’un van où de jeunes allemands d’origine turque lui avaient promis de l'amener à une rave. Mais sur le chemin, des skins avaient pris en chasse le van qui avait terminé sa route au fond du ravin.

Antéa n’était jamais revenue d’Allemagne.

Après de longs mois où je cessais toute activité pour me remettre de l’annonce de sa mort, je réappris à vivre, à revoir le monde et même à faire plus attention à ce qui se passait autour de moi. Bien que j'eusse continué à observer les belles jeunes femmes au loin, je détournais les yeux quand elles se rapprochaient et avant qu’elles ne se rendent compte de mon désir pour elles, je passais à coté d’elles sans les voir, aurait-on dit ! En fait, cela me faisait beaucoup plus mal de croiser une belle femme qu’une mignonne. Je pouvais tout juste dévisager une mignonne mais je n’osais pas lever les yeux sur une belle, inaccessible, de peur de m’attirer ses foudres que dans mon état, j’ose porter le regard sur elle.

Je repris le travail parce qu’il me fallait bien vivre, même sans la savoir de ce monde. Mais je fus dérangé dans mon recueillement par une femme. Je la voyais aller et venir dans la société. Je n’étais que peu de chose pour elle. Je l’observais quand j’étais sûr qu’elle ne me voyait pas et dés qu’elle approchait, je fixais mon écran d’ordinateur, faisant semblant de tapoter sur le clavier. Après qu’elle soit passée, je me précipitai dans le couloir pour respirer la senteur envoûtante de son parfum mêlé à ses crèmes de beauté dans la rafale de vent qu’elle provoquait en passant dans le couloir.

Voyant le remue-ménage dans les bureaux que ça faisait quand elle arrivait, le patron nous la présenta. Elle serait sa troisième femme. Comme je l’enviais. C’était l’exemple type de l’homme à femmes. Il avait su s’imposer, réussir, ne compter que sur lui-même, saisir les opportunités, apporter toujours aux femmes ce qu’elles attendaient. Toujours bien habillé, jamais je ne l’avais vu en sueur, il était toujours présentable et bien des secrétaires étaient devenues ses maîtresses. Il avait une musculature de rêve, un menton puissant, une large carrure, un sens de l’humour irrésistible, un savant mélange de jeu et d’exotisme qui suffisait à emballer le coeur des femmes, le séducteur type. Il n’avait que quelques phrases à dire et la victime tombait dans ses bras.

Ayant tout compris de moi, compatissante face à ma timidité maladive, cette femme insista pour me présenter une de ses amies. Celle-ci, à ma grande surprise, craqua littéralement pour moi. Je profitais de l’aubaine pour coucher avec elle et perdre ce que je pensais devoir garder comme une tare tout au long de ma vie. Mais, je ne l’aimais pas, j’abusais d’elle et pire ses signes d’affection m’étaient pesants. Plusieurs fois, elle m’a prié de tenir plus à elle, au moins de faire semblant. Et quand je lui demandais si c’était vraiment ce qu’elle voulait, elle me répondait de faire comme je le sentais. Perturbée devant mon incapacité d’aimer, de m’occuper d’elle, de la cajoler, elle m’interrogea sur mon passé amoureux et je lui dis tout de mon premier amour, comment elle m’avait brusquement quitté sans que je n’eusse le loisir de la connaître. Elle me demanda ce que j’aurais aimé lui dire si elle avait survécu. Mais, je ne trouvais rien à lui dire. Si ce n’est une phrase qu’elle aimait à se répéter : « C’est toujours pareil dehors ». Je comprenais aujourd’hui cette même souffrance qu’elle avait eue de voir le monde le printemps où je l’avais connue. Je voyais dans ses yeux cette folle passion qu’elle nourrissait pour moi. Je me disais que si elle n’avait pas flashé pour moi, se donnant tout entière, jamais je n’aurais fait attention à elle en temps normal.

Je continuais à croiser dans la rue, ces belles jeunes femmes sachant s’habiller et porter le vêtement, se sachant regardées et désirées, bravant le regard des hommes. Elles avaient toutes pour moi le goût de ma muse disparue mais je rentrais retrouver ma vieille bique qui avait un peu perdu de sa fraîcheur.
Elle se rendait malheureuse de vivre avec moi, mais je ne voulais pas la rejeter parce que je la savais trop fragile. Et puis, j’appréciais de pouvoir coucher avec elle dés que j’en avais envie et lui refuser quand elle en manifestait le désir, ça mettait du piquant entre nous.
Je pensais à Danaé qui me disait toujours dans ses lettres de me laisser aller au bonheur. Elle me proposait de m’envoyer la photo de ma muse, mais je refusais encore de peur que l’original flétrisse l’idéal que j’avais gardé d’elle. Cette petite photo d’identité que je lui disais de garder dans le cas où un jour, je changerais d’avis. Danaé s’était mariée bien jeune et m’envoyait des cartes postales de tous les coins du monde qu’elle visitait, accompagnée tantôt de son mari ou d’un de ses enfants. Ma concubine était assez jalouse de la relation que j’entretenais avec Danaé depuis tant d’années mais elle me remit toujours ses lettres. Elle les lisait en cachette mais je ne lui en voulais pas.

Ma santé se détériora malgré toute son attention. Je mangeais trop peu, n’ayant plus que la peau sur les os, je promenais un corps décharné. Parce que je lui faisais horreur, nous faisions lits séparés depuis un moment déjà. Les seules fois où elle me touchait encore, c’était pour me laver au gant de toilette, et me changer quand j’avais fait dans ma couche. Elle m’avait promis que si je me remettais à manger suffisamment, elle me ferait l’amour comme avant. Mais obstiné que j’étais à jeûner, mon estomac se mangea lui-même, créant des occlusions intestinales irréversibles.
Ma concubine alerta Danaé de la gravité de mon état.
Un matin, je fus réveillé par une dispute entre ma compagne et Danaé. Cette dernière lui répétait d’arrêter de me cacher, de tout me dire, mais je ne comprenais pas ce que ma compagne aurait pu me cacher, me tenir secret. Et puis, ce qui la concernait était sans importance pour moi. Danaé vint à mon chevet, me prit la main en la serrant entre les siennes et me dit :
« J’ai sur moi sa photo, je t’en prie, dis-moi que tu veux la voir ?
- Non ! lui répondis-je encore. »
Elle m’embrassa sur la joue. Je restais à humer l’odeur de sa peau naturelle. Mais sentant ma fin proche, je lui dis d’appeler ma compagne. Quand elles sont venues s’asseoir au bord du lit, je leur fis mes adieux solennels... Et je rendis mon dernier souffle.
Libéré de mon enveloppe charnelle, je me sentais bien plus léger, je n’avais plus cette peur au ventre de devoir traverser la rue, de dépasser des attroupements de filles sans me sentir ridicule, la crainte qu’elles se moquent de moi. Et puis, je savais que bientôt je retrouverai Antéa. J’explorais les plans subastraux mais je ne trouvais curieusement aucune trace d’elle. Je consultais les registres astraux et j’appris qu’elle était encore sur terre. Il y avait sûrement une erreur ! En désespoir, je retournai sur terre vers celle qui m’avait donné des jours heureux par son amour inconsidéré. Mais l’appartement avait changé de propriétaire. Et comme je n’avais pas aimé suffisamment ma compagne, cela ne suffisait pas de penser à elle pour me retrouver transporté auprès d’elle. Alors, j’ai pensé à Danaé et très vite, je fus déposé sur les rives des eaux du Gange.

Danaé était assise sur les marches d’un ancien temple et près d’elle, ma compagne. Et tout un monde de chimères s’écroula quand Danaé se tourna vers elle, et lui dit : « Antéa, regarde ce bel indien, tu ne le trouves pas mignon, on dirait une fille ! »
Mon corps subtil s’est craquelé par endroits, le prana s’échappait par nuées, je me sentais me dissoudre comme dans un bain d’acide fluorhydrique. Antéa a levé les yeux de l’album photo pour dévisager l’indien, c’est vrai qu’il lui faisait penser aux traits fins de son aimé.
Je commençais à comprendre bien des choses, comment elle avait monté le stratagème de la fausse présentation. Je revenais sur les illusions de mon passé. Je n’avais su la reconnaître ni de mon vivant, ni des strates mortuaires. Depuis que j’étais parti, elle n’avait pris personne pour me remplacer et j’aurais donné mon âme pour passer encore une seule nuit avec elle et l’aimer de tout mon être. Je m’approchais d’elle. Je restais à l’observer. Elle était transie d’émotion, la larme à l’oeil, le visage à la limite de s’effondrer en pleurs et elle tournait les pages de l’album photo où elle me voyait vieillir au fil des années. Quand elle souriait, c’était toujours avec le même désespoir dans le regard, comme si rien de ce monde ne pouvait la contenter. Ma douce Antéa !

Revenue à son ashram, elle regardait au travers de la vitre par-delà les montagnes enneigées, les luminaires et les étoiles plus petites. Et la main sur ses lèvres tremblantes, elle envoyait un baiser par l’esprit à l’étoile qu’elle avait choisie, qu’elle avait cru naître le soir du jour où je m’en étais allé. Elle regrettait de ne pas lui avoir dit toute la vérité quand il était encore tant qu'il s'en sorte.
La nuit, quand elle était prise d’insomnie, elle se promenait seule dans les bois, faisant craquer sous ses pas, brindilles et feuilles sèches. Le jour, elle dévalait les collines avec Danaé au bras, se déshabillant l’une et l’autre auprès des cours d’eau et des torrents dont les vertus s’étaient oubliées au fil du temps. Elles épousaient de leur corps nus, les formes étrangement humaines des rochers chauffés par les rayons du soleil. Comme les bacchantes, elles faisaient l’amour avec la nature, ne se préoccupant guère de leur âge avancé et des plis dissonants de la vieillesse.

Un ange fit son apparition au travers de la chute d’eau. Après qu’il se fut présenté, Antéa l’interrogea sur son aimé mais l’entité céleste n’en voulait rien savoir. Il lui dit qu’il la trouvait fort belle. Antéa était flattée mais sans plus. A l’inverse, Danaé était tombée immédiatement sous son charme. C’est qu’elle était en manque d’amour depuis que son mari, lui aussi l’avait quitté. Elle trouvait Antéa bien idiote de refuser une telle union dont pourrait naître le nouveau demi-dieu dont l’humanité avait un cruel besoin.

L’ange visita Antéa dans sa chambre après sa longue promenade dans les bois pendant qu’elle coiffait ses cheveux blancs et clairsemés. Elle était amusée de voir flotter au-dessus d'elle cet ange un peu fantasque qui malgré sa nature céleste s’était épris d’elle. Elle défit la moustiquaire de façon à continuer à le voir, mais ses yeux étaient bien lourds. Et à peine s’allongea-t-elle dans ses draps que le sommeil l’emporta. L’ange vit le corps astral d’une toute belle jeune femme se détacher de la bien vieille enveloppe charnelle marquée par les vicissitudes du temps. Il prit sur lui avec tous les risques qu’il encourait de réveiller la conscience de la jeune femme. Elle se trouva mal de se voir flotter au-dessus de son corps apparemment inerte. Mais voyant l’ange tout près, elle se ressaisit et lui donna la main et tous deux s’en allèrent par les chemins étoilés.

Au petit matin, Antéa raconta à Danaé son étrange aventure par-delà les étoiles. Quand l’ange se montra de nouveau auprès de la chute, Danaé demanda à faire partie du voyage la nuit prochaine. Après maintes réticences, il promit d’accepter à condition que Antéa daigne bien l’embrasser. Elle s’approcha de lui et tenta de le serrer dans ses bras, mais elle ne fit que le traverser, plongeant du même coup dans la rivière manquant de s’y noyer si Danaé ne l’avait pas secourue immédiatement.
Le soir venu, il tint sa promesse et les embarqua à bord du galion des promeneurs de l’astral.
Antéa et Danaé lui demandèrent de les conduire à Gémani mais l’ange leur répondit :
« Vous n’êtes pas mortes, seule votre conscience est réveillée et sous cette forme, il ne vous appartient pas de visiter le monde des morts.
- Dis-nous où sont-ils, dans quel tréfonds de cette vallée brumeuse se cachent-ils ? demanda Antéa.
Bien en aval de cette rivière sinueuse, il existe une cité éternelle où ils partagent leur temps avec de jeunes déesses de 16 ans d’âge, qui ne vieillissent jamais et qui sont fraîches comme la rosée du matin !
- Cela doit faire des lustres qu’il ne doit plus penser à nous ! reprit Danaé.
- Alors, il m’a oublié dans les bras de l’une de ses beautés que sur terre il osait qu’à peine regarder ! conclut Antéa.
- Ce que tu ressens comme de l’amour à son endroit n’en est pas. Tu ne l’as aimé sur terre que par habitude. Au fil des années, tu es devenue comme lui. Parce que tu ne te trouvais pas parfaite et par peur de souffrir, tu es revenue vers celui que tu savais trop faible pour résister à l’ardeur amoureuse de n’importe quelle femme. Et comme tu ne voulais pas d’une passion ancienne, tu lui as caché ton identité espérant faire naître une nouvelle histoire d’amour, lui assena l’ange.
- Mais il n’a pas voulu de cet amour, se référant à la première, celle que j’avais cessé d’être. Son amour pour moi n’était pas suffisamment fort pour qu’il me reconnaisse dans la passion que je lui portais, se défendit-elle.
- Et crois-tu que le tien le soit assez pour le reconnaître s’il se tenait près de toi ? »
Prise d’un effroyable doute, Antéa s’élança vers lui. Mais l’ange fit un pas de côté et Antéa franchit la rambarde et tomba dans le vide vertigineux, droit vers la rivière sinueuse. Danaé se réveilla en sursaut et se calma en songeant que ce n’était qu’un rêve. Mais au petit matin, Antéa fut retrouvée morte. Quand Danaé l’apprit, elle maudit l’ange. Elle alluma le grand bûcher et regarda les flammes dévorer le corps physique de celle qui avait été son amie. Quand la crémation s’acheva, elle se rendit à la chute d’eau où elle avait vu l’ange les deux premières fois, et elle pria des heures durant pour qu’il apparaisse de nouveau mais il ne vint pas. Alors la nuit suivante, elle trouva seule le moyen de quitter son corps pour remonter à bord du galion. L’ange apparut sur le pont devant la barre. Excédée, elle lui reprocha d’avoir précipité la mort d’Antéa.
« Pourquoi ne veux-tu pas la laisser partir en paix ? lui dit-il.
- C’était ma seule amie, que vais-je devenir sans elle ? répondit-elle.
- La mort n’est pas un événement triste, c’est vous les humains par votre attachement qui vous complaisaient dans la souffrance. Les morts sont heureux. Ha si vous ne pleuriez plus sur vos morts, mais vous réjouissiez de leur départ ! Vous osez dire avoir la foi mais votre peine vous contredit !
- A-t-elle donc retrouvé sa joie de vivre dans la mort, l’interrogea-t-elle.
- Non pas encore, mais cela viendra. Regarde, tu vois cet éclat en bas près de la rivière, c’est elle et c’est l’amour que tu as pour elle qui te permet de la distinguer malgré la noirceur.
- Et cet autre éclat dit-elle, montrant un point sur l’horizon.
- Tu ne devines pas ? Si Antéa te manque, rien ne t’empêche de sauter à ton tour pour la rejoindre et l’accompagner dans sa traversée.
Danaé pensa à ses enfants et petits enfants.
- Les tiens n’ont plus besoin de toi, reprit-il. Ta tâche sur Terre est terminée. Regarde-la, elle passe en ce moment exactement à la verticale du vaisseau. Elle aurait bien besoin de son amie pour continuer à avancer dans ce monde désolé. »
Danaé prit appui sur la rambarde et sauta en direction de l’éclat. Elle se déposa en bas comme un charme. Le paysage autour d’elle était funèbre : marécages sirupeux, troncs d’arbres noircis, lianes épaisses et infranchissables, eaux nauséabondes. Elle vit à une trentaine de mètres, une lueur la rattraper. Elle attendit et les deux lueurs n’en formèrent plus qu’une en se rejoignant. Antéa et Danaé s’étaient retrouvées.
Tout de suite, avant même de lui expliquer quoi que ce soit, Antéa lui montra le même éclat qu’elle avait remarqué si loin à l’horizon à bord du galion.

Les deux jeunes femmes marchaient depuis des jours dans ce monde mort, seulement l'écoulement de la rivière, par endroits couvrait le bruit de leurs pas. Mais, l’éclat était plus fort maintenant. Et le paysage changeait, se faisant moins monotone, plus riche en couleur. De jeunes femmes s’épanchaient dans l’eau auprès d’un banian dont le tronc émergeait. Elles étaient d’une beauté fascinante. La végétation devenait luxuriante. Des palais aux couleurs vives les distrayaient de l’éclat vers lequel elles marchaient depuis si longtemps. Il y avait des coupes de fruits disposées ça et là, à l’attention des voyageurs. Elles se rassasièrent de fruits aux saveurs étranges et nouvelles. Elles virent de jeunes hommes marchant fièrement, seulement vêtus de pagnes. En poursuivant leur route, elles passèrent devant des pierres érigées en monticules et dont en s’approchant, on pouvait entendre le chant des univers infinis. Sur la plage, d’immenses vagues venaient s’abattre comme au ralenti, des coquillages aux couleurs vives formaient des socles aux statues de pierres devant les temples aux colonnes, vestiges des siècles. Au loin, on voyait l’Esprit de Dieu et de sa compagne flotter par-dessus les eaux et veiller à la bonne marche des âmes. Ce ne devait être qu’une représentation mais cela mettait du baume au coeur.

Antéa et Danaé franchirent comme un portique fait de deux immenses pierres longilignes et élevées dans le ciel et avancèrent dans le pré. Quelques mètres plus loin, elles virent l’ange attablé avec Gémani qui portait sur ses genoux une jeune femme au corps de rêve, au teint brunâtre, une orchidée glissée dans les cheveux. Elle était affublée de colliers de fleurs autour du cou et de bracelets de coquillages autour de ses poignets et de ses mollets. Au niveau du nombril, elle avait un gros rubis enchâssé et entre les yeux, une émeraude en forme d’étoile.
« Hé bien, les filles, on s’impatientait, vous en avez mis un temps pour arriver ! s’esclaffa l’ange farceur. »

La rage transforma Danaé en une furie ailée. Effrayé, l’ange s’enfuit échappant de justesse aux griffes de Danaé qui n’abandonnant pas pour autant sa charge fabuleuse, le poursuivit dans le lointain, sur le chemin de chaux blanche qui dévalait les collines. Antéa resta à contempler Gémani. Elle s’assit en face de lui. Il avait ici la beauté qu’il n’avait jamais eue sur terre, bien que son visage n’eût presque pas changé. Il avait toujours ses lèvres épaisses et ses traits fins mais une lumière telle dans ses yeux qu’on ne pouvait détacher son regard de lui. « Tu ne m’aimes plus ? lui demanda-t-elle en désignant d’un hochement de tête la beauté qui lui faisait de l’ombre. » Comme il ne répondait pas, elle resta à le contempler comme s’il n’y avait rien de plus beau que lui.

Danaé revint avec l’ange. Quand tous furent attablés, des boules d’un bleu azuréen sont apparues tout autour d’eux. Elles se mirent à tourner, à tourner sur elles-mêmes toujours plus vite, jusqu’à entraîner une distorsion de l’espace. Elles se rassemblèrent pour donner naissance à une immense goutte d’eau empreint de toute part d’électricité statique. L’ange proposa alors à Antéa et Danaé de venir s’y dissoudre.
Mais elles avaient peur. Alors Gémani congédia sa vahiné d’une tape sur les fesses. Il prit Antéa dans sa main droite la rassurant par son regard attendri de tout son amour et Danaé dans sa main gauche. Et tous trois sont entrés dans la fournaise faite d’eau et d’électricité. Autour d’eux, des mondes inconnus se sont succédés. Des pyramides martiennes, vestige d’un autre temps, un chemin de dalles noires et blanches, vestige de civilisations perdues. Ils reçurent la substance des choses, toute la connaissance et le royaume de Dieu se déversèrent en eux. Quand ils quittèrent l’immense goutte d’eau, il y avait trois anges de plus. L’ange farceur les rejoignit et tous les quatre s’envolèrent jusqu’au pont qui menait à l’Esprit conjoint de Dieu et de sa compagne.


Commentaires : Il vit avec l'être aimé sans le savoir, sans lui accorder beaucoup d'attention. Il s'en rend compte quand il est trop tard. De là ou il est, il l'attire par l'intermédiaire d'un ange qui se révèlera être un de ses amis

cela est un peu idyllique si ce n'est que l'ange conduit les deux amies vers la mort. Elles sont âgées mais heureusement il ne s'agit pas de suicide, juste un départ enfin, je ne saurais pas me justifier.

Pour ceux qui connaissent les cartes postales ésotériques, ils devraient retrouver certaines scènes dans la nouvelle.

 


 
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