Antéa
marchait pieds nus en bord de plage. Elle jouait avec
le flux et le reflux de la mer en sautillant allègrement.
Elle tournoyait sur elle-même comme un derviche
tourneur. En partant mains croisées sur la nuque,
elle ramenait ses bras pliés contre sa poitrine
comme pour recouvrir son coeur et ajouter à son
trop plein pour le faire déborder. Elle ralentissait
sa rotation en se recroquevillant sur elle-même
jusqu’à venir toucher le sol de ses fesses.
Là, elle se déployait sur la caillasse malgré
les pierres qui lui pénétraient la chair.
Elle pensait à la journée de demain où
son chéri de toujours viendrait enfin. Elle somnola
confondant le rêve et la réalité se
demandant s'il partirait en la voyant. Elle remonta la
plage et flirta entre les palmiers comme une petite fille
qui se raconte des histoires. Sa mère la voyant
ainsi, supputa qu’elle avait trouvé un amoureux.
La soirée s'éternisa, le sommeil lui fut
difficile à trouver. Elle s’est pointée
une demi-heure avant le rendez-vous fixé, tellement
elle avait peur de manquer son bien-aimé. Mais
deux heures plus tard, il n'était toujours pas
arrivé. Elle s’imagina tous les scénarios
possibles. Il avait eu un accident de voiture, s'était
tué juste avant leur première rencontre.
Elle a téléphoné chez lui et le misérable
était au bout du fil à cinq cents kilomètres
de route d'elle. Elle s’est emportée contre
lui. Pour se défendre, il lui dit qu'il ne l'aimait
plus, que sa passion pour elle était partie et
qu'il ne voulait pas abuser d'elle plus longtemps. Qu'à
force de l'avoir désirée, son coeur avait
éclaté. Elle raccrocha sans un mot, s'assit
au sol de la cabine, ramena ses genoux autour de ses bras
et pleura de ce qu'il ne l'aimait plus parce qu'elle s'était
faite trop désirer. Comment avait-il pu lui faire
ça ? Ne pouvait-il pas faire semblant ? Était-il
tombé amoureux d'une fille dans son genre ou encore
plus formidable qu'elle ? Cela pouvait-il donc exister
! Pourquoi n'était-il plus sûr de ses sentiments?
Qu'avait-elle dit ou fait et surtout que pouvait-elle
encore faire pour qu’il revienne vers elle ?
Gémani avait feint la résignation. Il pensait
très fort à elle. Il voyait déjà
le moment bien après la passion où le charme
de leur première rencontre s’estomperait.
Or, il désirait qu’elle vive éternellement.
Il reçut une lettre. Le tampon de la poste, son
écriture encore plus belle que par le passé,
tout lui rappelait le merveilleux du souvenir. Antéa
lui avait écrit ! Il a décacheté
l'enveloppe et une photo est tombée. Le visage
de la fille avait ce genre d'imperfection qui le rendait
fascinant. Derrière la précieuse photo,
elle avait écrit : « Mon Gémani, viens
me voir, je t'en supplie. Je t’aime. Antéa,
ton égérie »
Gémani savait maintenant à quoi s'en tenir.
Ca avait marché, sa manigance avait tourné
à son avantage. A force de lui écrire des
nouvelles où il relatait leur future rencontre,
il avait fait en sorte de la précipiter. Elle était
folle de lui. Il allait enfin connaître la femme
de ses rêves et elle ne lui refuserait rien. Celle-là
même devant laquelle toutes les autres s'effaceraient.
Il savait bien que physiquement, elle le trouverait menu,
qu’une femme aussi charpentée qu’elle,
ne pouvait s’agripper à ses épaules
sans craindre qu'il défaille mais il voulait tant
serrer dans ses bras celle qu'il avait aimée à
distance si longtemps.
À force de contempler son visage qui lui était
le plus cher au monde, il pénétra les pensées
d’Antéa. Elle en fut surprise et demanda
qui était là ? Comment se faisait-il ? Il
vit qu'elle n'était pas réellement amoureuse
de lui comme il l'avait espéré alors il
se retira. Ni l'un ni l'autre ne s'aimaient d'un amour
infini tel qu'on en rencontre dans les romans. Ils avaient
juste la même envie. Ils voulaient juste se voir
après s'être tant parlé. Bien sûr,
ça avait perdu de son intérêt. Chacun
savait à quoi s'en tenir mais il y avait ce besoin
de découverte, d'aller plus loin, chacun voulant
explorer l’autre. L'amour avait vécu. Ils
allaient se voir en toute tranquillité.
Le jour de la rencontre arriva, mais dés qu’ils
croisèrent leurs regards, ce fut le coup de foudre
réciproque. Bien que pour les alentours, leurs
gestes étaient obscènes, pour eux, ils ne
l’étaient pas. Il y avait la passion, les
espoirs déçus et l’amour retrouvé.
Et tout ça, dans quelques minutes, ça ne
pouvait pas tenir. Ils s’embrassaient depuis un
si long moment que leurs bouches avaient fait ventouses.
Ils n’arrivaient plus à détacher leurs
lèvres tant la passion les soudait l’un à
l’autre. Ils craignaient tellement de devoir se
quitter. Difficile serait leur séparation à
venir.
Je pensais pouvoir l'imposer à mon entourage tant
qu'ils n'auraient rien à faire pour elle. Mais
ce serait la catastrophe de sa vie. Bien sûr, j'avais
besoin d'elle, ma vie à ses côtés
m'aurait été plus merveilleuse que dans
mes rêves les plus fous. Avec elle, je goûterai
de nouveau au bonheur et je ne regarderais plus les autres
femmes mais quand même, que deviendrait-elle dans
mon univers étouffant, sous la chape de plomb de
mon amour imbécile ?
Elle savait qu'elle était à l'abri, qu'aucune
femme n'irait s'intéresser à moi. Elle aurait
tant aimé qu'on la jalouse mais il n'y avait pas
de quoi être fier d'être de se tenir à
mon bras. Ainsi, on ne peut pas dire qu'on ait vécu
riche mais notre amour l'était bien que tout le
monde lui dit qu'elle gâchait sa vie avec moi, que
je n'étais plus tout jeune, fatigué, fébrile,
sans but et sans avenir, qu'avec tout ça, il fallait
qu’elle soit très amoureuse pour rester avec
moi. Elle avait tout quitté pour moi. Rien ne semblait
lui manquer de son ancienne vie. Elle ne continua pas
ses études de droit et bifurqua en lettres à
l’université d’Annecy. Pour assurer
notre subsistance, j'alternais entre des petits boulots
mal payés. Motivée par mon amour, elle travaillait
dur et finalement, elle réussit brillamment ses
études de lettres modernes. Je n'étais plus
à me plaindre de mon destin. J'étais comblé
et rien ou qui que ce soit d'autre n'aurait pu m'apporter
une once en plus de plaisir. Bien qu'elle eût des
amis hommes à la faculté, elle semblait
me rester fidèle maintenant qu’elle était
professeur d’université.
A la chaleur de son amour flamboyant, mon bras s’engourdit
puis mon côté tout entier et mon coeur éclata
de contentement. Elle eut beau me masser, me ventiler,
rien n’y fit. Le lendemain, elle est repartie pour
Marseille sans même attendre qu’on brûle
mon corps et qu’on répande les cendres dans
le jardin du Souvenir.
Antéa se trouvait libre de trouver un autre amour
plus en accord avec son âge. Elle était soulagée
de ne pas s'être fixée avec un jeune pour
la vie dans l'illusion du grand amour. Elle fut courtisée
par de galants hommes. Elle les aima bien plus fort qu’à
mon endroit. Je n'avais été qu'une passade.
Elle avait cru connaître l'amour dans mes bras mais
ne se l’était qu’imaginer à
force de se repaître de ma passion pour elle. Ma
mort ne l'avait pas traumatisée. J'étais
donc sorti du tableau. Elle s'y attendait quelque part.
Les êtres inspirés partent bien avant les
autres.
Sans se jouer le moindre cinéma, elle n’a
pas mis longtemps pour m’oublier. Elle se souvenait
uniquement des moments heureux quand nous passions nos
soirées nus l'un contre l'autre à se caresser
devant le feu de cheminée artificielle. Ca lui
revenait parfois quand l’amant d’un soir la
pénétrait à brides abattues pour
ensuite la laisser choir en bord du lit pour fumer la
cigarette du plaisir retrouvé. Malgré cela,
je ne lui avais laissé aucun souvenir impérissable.
Elle pouvait vivre sans avoir besoin de me faire revivre
en pensées. Sans elle, je n'aurais jamais connu
l'amour. Je n’avais pas su me montrer assez fort
pour la repousser. Je n'avais pas su simuler l’indifférence.
Elle m’avait fait chavirer l’âme, l’esprit
et le corps. Je l’avais trouvée si différente
des jeunes femmes habituelles voulant se donner de grands
airs en paraissant inaccessibles et inabordables.
Je m'étais donné la seule qui m'intéressait.
Ce ne fut pas pour longtemps mais ainsi, elle n’eut
pas à souffrir de me voir vieillir. Elle vécut
à l'inverse de moi. Elle n'était pas restée
vierge bien longtemps. Elle faisait sacrifice de son corps
plus facilement que de son amour. Antéa avait toujours
cherché de la confiance et de la réciprocité
vers moi, tandis qu’elle se tournait vers les autres
pour trouver du sexe débridé.
Je n’avais pas connu d’autre femme. Elle m'avait
supplié de la tromper, de découvrir les
joies de l'amour avec une autre qu'elle, me rassurant
que c'était pour ancrer notre union et vérifier
si je pouvais aimer une femme davantage qu’elle.
Mais, je n’avais même pas voulu essayer. Je
n'aurais pu me mentir à moi-même ! J'avais
préféré vivre ce bonheur particulier
avec elle plutôt que collectionner tout plein d'aventures
avec des femmes moins intelligentes, plus en accord avec
ma nature. Mais quoiqu'il en fût, la mort n’était
pas une barrière suffisante pour se dresser entre
nous, je restais à la hanter.